Enquête sur les viols de guerre en Libye: entretien avec Cécile Allegra

Lauréate du prix Albert Londres 2015, Cécile Allegra travaille depuis 15 ans comme documentariste et reporter à travers le monde. Ses films ont été sélectionnés et primés dans de nombreux festivals en France et à l’étranger (Primed, Festival des Films du Monde de Montréal, FIFDH, NYCIFF). Entretien sur son nouveau film « Libye, anatomie d’un crime »

Qu’avez-vous voulu démontrer à  travers ce documentaire ?

Cécile Allegra : À l’origine, le projet portait sur la question du viol de guerre de façon générale. Avec ARTE et Céline Bardet (présidente de We Are Not Weapons of War), nous voulions faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un dommage collatéral, mais d’une arme à part entière. En tant que réalisatrice engagée, je m’interdis de travailler uniquement sur le pathos. Ce qui m’intéresse est d’inscrire dans une narration la démonstration du viol comme système, pensé et organisé. Pour qu’un spectateur accepte de voir en face la mécanique de l’horreur, j’ai choisi de raconter une histoire inédite : comment deux militants libyens, seuls et sans appui, vont peu à peu faire émerger un crime d’une ampleur sans précédent. En Libye, il y avait eu des rumeurs de viol lors de la chute de Kadhafi, mais aucune ONG n’avait réussi à apporter des preuves substantielles de l’existence d’un tel système.

Vous révélez qu’en Libye, les hommes sont ciblés prioritairement…

Au départ, je pensais que les victimes étaient surtout des femmes. De toute façon, personne ne voulait me parler. Au bout de six mois d’enquête infructueuse, j’ai tenté une autre approche. Je savais que les victimes n’avaient pas accès aux soins. J’ai donc fait distribuer sur place les extraits d’un ouvrage de sophrologie donnant des outils pour soulager les symptômes du stress post-traumatique liés à la guerre. Deux semaines plus tard, j’ai reçu les premiers coups de fil. Tous venaient d’hommes.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Dans les conflits, le viol des femmes reste le fléau le plus répandu. Mais une femme, on peut la faire disparaître, ou la marginaliser. En Libye, le viol des hommes a émergé en pleine guerre civile. C’est une arme qui ne laisse pas de cadavres, peu de traces visibles. Un homme violé est un «souillé» qui n’a plus de place sociale, n’a plus droit à la parole dans l’espace politique. Surtout, le système génère sa propre protection : un homme, chef de famille, chef de tribu, ne parlera jamais, de crainte que la souillure ne s’étende à ses proches, à sa descendance, et n’en fasse des parias. Dès qu’une victime sort de geôle, un cycle de vengeance s’enclenche : on cherche quelqu’un du camp adverse à violer. Et ce cycle, sans fin, s’amplifie aujourd’hui. En Libye, depuis 2011, le viol est donc bien utilisé comme une clé de voûte de la stratégie militaire.

Votre film a mis en route une enquête internationale…

À ma connaissance, c’est sans précédent. Mais je n’y serais pas parvenue seule. J’ai d’abord suivi le travail de ces deux militants libyens exilés en Tunisie, puis celui de Céline Bardet, spécialiste du viol de guerre. Rapidement, Céline a été convaincue que le crime relevait bien d’une mécanique généralisée. Elle se bat depuis pour monter un dossier recevable, qui structure les témoignages épars. Sans ce dossier, qui précisera la chronologie des faits et les responsabilités de chacun, il ne peut pas y avoir de justice.

© Arte 2018 – Propos recueillis par Lætitia Moller

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