LA GRIPPE ESPAGNOLE – L’ATTAQUE 3/4

Le 14 septembre 1918, la première explosion de cas mortels est signalée dans la région de Boston, aux États-Unis. Entretemps, le virus est devenu 10 à 30 fois plus meurtrier et s’attaque surtout à de jeunes adultes âgés de 20 et 50 ans qui succombent pour la plupart en moins de 48 heures. A Philadelphie, les célébrations de la Great Liberty Loan Parade, donnent lieu à une grande fête populaire et en quelques heures, des dizaines de milliers de participants sont infectés. Quelques jours plus tard, les hôpitaux connaissent un afflux considérable et rapidement tous les établissements sanitaires de la ville sont débordés. Les lits s’entassent dans les couloirs, on improvise des tours de garde, mais la science se révèle impuissante et aucun traitement ne vient à bout des symptômes touchant les patients. Mais pour l’heure, inconscients de la virulence du fléau, les Américains continuent de se déplacer et le mal se répand au gré des transports. En moins de deux semaines, l’ensemble du territoire est touché.

Dans le même temps, les premiers cas mortels sont signalés en Europe. Suivant la même évolution que la première vague, le virus conquiert bien vite l’ensemble des effectifs alliés. La propagation est accentuée par la promiscuité dans laquelle vivent les soldats, tant les campements que les tranchées sont surpeuplés. Brusquement, des unités entières se trouvent dans l’incapacité de combattre, la flotte britannique doit réduire ses sorties car 10% de ses effectifs manquent déjà à l’appel. Les médecins militaires mobilisés avant tout pour soigner les blessures des soldats n’ont pas le temps de s’en soucier. Surtout, la censure militaire est très stricte. Par crainte de miner le moral des troupes et celui des civils déjà en berne, la presse des belligérants a l’interdiction de relayer toute information sur le sujet. Les journaux espagnols eux, continuent d’évoquer largement l’épidémie dans leurs colonnes.

Pendant ce temps, les rares permissions dont bénéficient les combattants permettent à la maladie de se diffuser dans l’ensemble des territoires français et britanniques. Avec une à deux semaines de décalage, l’Espagne, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne et l’ensemble des pays frontaliers comptent aussi leurs premiers décès. De là, la marine fait le reste et le virus est exporté vers l’Afrique, l’Amérique du Sud, les Indes et la Chine au gré des échanges commerciaux. Quant à son tour, l’Océanie jusque-là préservée, est touchée.  A quelques jours de l’Armistice, le cargo Néo-Zélandais Talune entame une course mortelle à travers le Pacifique Sud. Lors de ses escales, l’équipage contamine la quasi-totalité des archipels jusque-là préservés. Alors que la guerre se termine et que les peuples s’attendent à vivre enfin en paix, un autre ennemi invisible va provoquer plus de morts que le conflit lui-même. L’épidémie est devenue pandémie.

L’automne 1918 s’apparente à un véritable cataclysme. Des villes entières sont paralysées, l’économie est désorganisée, les hôpitaux saturés. A Paris, on dénombre plus de 500 morts par jour. Aux Indes où les aides médicales sont largement insuffisantes, le virus décime des villages entiers. Désemparés, les médecins, font face du mieux qu’ils peuvent et on commence à prendre conscience de la gravité de la situation. Les symptômes sont épouvantables : fièvre et insuffisance respiratoire, hémorragies qui engorgent les poumons, provoquant des vomissements et des saignements de nez. Les malades, dont le visage se teint de bleu par manque d’oxygène, meurent asphyxiés dans leurs propres fluides corporels. Ce n’est pas tant de la grippe même que l’on décède, mais de toutes les complications qu’elle entraîne et parfois d’une surdose d’aspirine. Car mise au point 20 ans plus tôt, elle est présentée comme le remède miracle et prescrite à raison de 1000 mg/heure, son utilisation massive provoque bien des morts accidentelles !

Désormais, les mutations du virus l’ont rendu si virulent, qu’il affecte de plus en plus les adultes en bonne santé. Dans certaines régions, l’espérance de vie passe de 58 à 39 ans. Mais dans cette guerre qui décime l’Europe, les ravages de la maladie passent au second plan et les décès sont régulièrement attribués à la pneumonie. Toutefois, alertées par la présence de quelques 600 cas dans une usine au nord de Londres, les autorités britanniques commencent à recommander d’éviter les lieux très fréquentés, de se laver les mains et de bien se nettoyer la bouche et les sinus. Les journaux cessent alors de minorer le fléau et des mesures sont prises pour tenter de le juguler. Ainsi, New-York ferme ses commerces aux heures de pointe, Karachi et Bombay leurs théâtres et leurs cinémas, Séoul tous ses lieux publics tandis qu’en Afrique de l’Est, les chefs tribaux interdisent tous les rassemblements y compris pour les funérailles. Certains États vont même tout simplement fermer leurs frontières à l’exemple des iles Samoa ; l’Australie elle, instaure le confinement total de sa population quand le Japon largue des tracts de prévention par avion à travers tout le pays.  En pure perte !

Une bonne partie du public peine à comprendre la facilité avec laquelle le virus se transmet et les mesures prophylactiques de base destinées à protéger les populations sont peu appliquées. De leur côté, les pouvoirs publics ne font rien ou pas grand-chose pour y remédier. Quelques pays, commencent à appliquer la mise en quarantaine des malades mais en Europe comme aux États-Unis, les autorités rechignent à mettre en place des mesures coercitives. La plupart vont privilégier l’économie et les négociations de paix plutôt que la sécurité de leurs administrés. En France, le gouvernement refuse de fermer les lieux publics et les écoles de peur de provoquer une agitation sociale. En Allemagne, la déliquescence du pouvoir central et les troubles politiques paralysent toute action sanitaire d’envergure.

Partout, le manque de personnel médical et la pénurie de matériel sanitaire entrave la gestion des malades dans toutes zones touchées. Progressivement, dans toutes les grandes villes, les bars, les restaurants, les théâtres et les cinémas finissent par tirer le rideau faute de clients. Usines, services publics, commerces, administrations et transports tournent au ralenti. Totalement désinformées, les populations se mettent alors à colporter les rumeurs les plus folles. On parle d’attaques bactériologiques allemandes, de boîtes de conserves contaminées, de punitions divines, voire d’un complot juif ou bolchévique. Le port du masque devient obligatoire dans quelques pays, seule arme disponible pour se protéger de la virulence de la maladie.

Les journaux où les conseils abondent, vantent les bienfaits de remèdes les plus improbables. Sirops, sérums, pastilles de toutes sortes et savonnettes antigrippe s’arrachent dans les pharmacies, mais rien n’y fait. Les inhalations et les bains de bouche largement préconisés par le corps médical donnent lieu à scènes surréalistes. A même les rues, des sessions de gargarismes collectifs sont organisées. Dans une frénésie de purification, on pratique aussi, mais cette fois à domicile, des saignées ou des injections d’essence de térébenthine. Ailleurs, ce sont les substances narcotiques comme la dionine, l’héroïne et la codéine qui sont privilégiées. Une multitude de traitements tous plus inefficaces les uns que les autres voient le jour. Mais là encore, en vain et la liste des décès continue de s’allonger. D’autant que faute d’antibiotiques, les bacilles à l’origine des infections pulmonaires qui attaquent les soldats déjà fragilisés par les gaz moutarde et autres, continuent de ravager les rangs des armées.

En France, les cadavres sont jetés dans des fosses communes à proximité des tranchées. Mais le bilan macabre de cette épidémie foudroyante continue d’être mis sous le boisseau. Les autorités ne tiennent pas à ce que des nouvelles alarmistes viennent brouiller le message de la victoire militaire des Alliés. Une fois la guerre finie, à San Francisco comme à Montréal, les soldats qui ont à la fois réchappé des combats et de la grippe défilent dans les rues en silence. Tous avancent masqués dans une atmosphère macabre.

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LA GRIPPE ESPAGNOLE – LA RETRAITE 4/4

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